Книга: Melville H. «Moby-Dick»

Moby-Dick

"Call me Ishmael" is the iconic opening line of Herman Melville’s classic American novel, Moby-Dick. Ishmael is a seaman aboard the whaling vessel, Pequod, under the vengeful captain, Ahab. Maniacally seeking retribution from the great white sperm whale called Moby-Dick — the whale responsible for the captain’s missing leg — Ahab leads the crew on a quest to kill the infamous beast. A fictional work based on actual events, Moby-Dick is a classic that has been enjoyed for generations and is now available as part of the Word Cloud Classic series, making it a stylish and affordable addition to any library..

Формат: Интегральная, стр.

ISBN: 9781626860575

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MELVILLE (H.)

MELVILLE (H.)

L’œuvre littéraire est la forme la plus noble de l’autobiographie. Sous l’influence de la critique psychanalytique et freudienne, le lecteur du XXe siècle est à même de saisir comment, d’instinct, le romancier américain Melville a traduit dans ses récits ses sentiments les plus intimes et, en particulier, celui de vivre dans un univers menaçant.

En lisant, dans leur ordre chronologique, les ouvrages de Melville, on voit que chacun d’entre eux correspond à une étape jalonnant la pensée de l’écrivain. Moby Dick est le point culminant de sa réflexion: l’homme ne doit ni se rebeller contre Dieu ni vouloir à toute force percer le mystère du cosmos. Il puise sa noblesse dans l’acceptation courageuse de son sort et il apprend ainsi le stoïcisme. Mais il dépasse cette doctrine.

Rendu réceptif par le principe d’amour qui l’habite, il est sauvé du désespoir et du néant: en un moment sublime, Ismaël, l’enfant perdu, entend la voix de son père; il vit un instant de total apaisement et de totale conscience, il perçoit l’universel unisson.

Nature essentiellement religieuse parce qu’il a le sens du mystère des choses, Melville sait que, s’il est des heures où Dieu parle, il en est d’autres, nombreuses, où il se tait. Le Père ne répond à son fils qu’en des circonstances exceptionnelles. À force de s’interroger sur le mystère de l’univers, Melville trouve un début de réponse: Ismaël, son porte-parole, comprend qu’il ne lui appartient pas de percer le secret de la création et de la destinée humaine, de «déchiffrer le terrible front chaldéen du cachalot»; mais il découvre, du moins, que le chemin de la connaissance suprême passe par la fraternité mystique.

Une vie pleine d’aventures

Herman Melville fut marin, aventurier, romancier et poète. Sa famille appartenait à la société «provinciale» dont la dignité et la stabilité étaient fondées sur les richesses acquises par l’exploitation des terres et des ressources de la grande industrie. Un des traits marquants de leur personnalité fut, semble-t-il, l’instabilité mentale, manifestée chez son grand-père paternel et chez son père. Quant à Mrs. Melville, d’origine hollandaise et terrienne, elle hérita de ses ancêtres, surtout de son père, homme tourmenté, passionné du désir de ne jamais faillir (c’est bien ainsi qu’il apparaît dans Pierre ), une inébranlable foi calviniste, la hantise du péché, de la présence du mal, la croyance à la perversion inhérente à l’homme. Peut-être, comme Mrs. Glendinning, dans Pierre , repoussa-t-elle l’amour ardent que lui vouait son fils? Peut-être Herman, le troisième des huit enfants qu’elle éleva au prix de difficultés extrêmes, ne fut-il pas le préféré? Les documents relatifs aux premières années de l’auteur sont peu nombreux, mais suffisants toutefois pour révéler un enfant sujet à des terreurs, à des émotions, à des hallucinations, comme Ismaël dans Moby Dick. Orphelin de père à treize ans, moralement éloigné de sa mère, il dut, très jeune, ressentir le désarroi, l’impression de la fatalité et la solitude. Adolescent, il connut une existence instable, ne fréquentant l’école que de façon irrégulière, tour à tour élève et maître, exerçant des professions peu lucratives. Un jour de mai 1839, il s’engage comme garçon de cabine à bord du St. Lawrence en partance pour Liverpool. Le héros de Moby Dick le dira plus tard: il faisait alors grande grisaille dans son âme.

Certains incidents de sa vie, autres que la nécessité, sont pourtant susceptibles d’avoir orienté son esprit vers l’aventure maritime: les affinités de sa famille avec la mer, ses lectures, Cooper et Byron entre autres; mais elles n’ont pas déterminé son engagement. Compte tenu de l’estime dont jouissait la marine marchande auprès des bonnes familles américaines, qui voyaient d’un œil favorable leurs fils s’engager «sous le mât», le choix de Melville se présentait comme une solution provisoirement acceptable; il n’en prit pas moins sa décision dans l’amertume que donne le sentiment de l’échec. Il devait se souvenir de ce premier départ; ses souffrances morales se calmèrent par la suite, mais la vie de marin ne cessa jamais de lui paraître insupportable. Certains de ses compatriotes et contemporains, particulièrement le romancier Richard Henry Dana, firent comme lui l’expérience du gaillard d’avant et de la dureté du service à bord, mais on les traita, comme le jeune matelot de Redburn aurait trouvé normal de l’être, en fils de «gentlemen»; Melville, lui, connut les humiliations auxquelles sont en butte les déclassés.

La traversée ne lui donna aucun désir de faire carrière dans la marine marchande. L’eût-il voulu, il eût sans doute été en mesure de recevoir le commandement d’une unité dans un avenir assez proche. Son retour dans sa famille, en 1840, indique bien que la vie à bord ne l’attirait pas. Il fallut d’autres déceptions pour le ramener à la carrière maritime: financières, sentimentales peut-être? Il avait un tempérament curieux, une intelligence sans cesse en alerte. Si l’on s’interroge sur les raisons qui le poussèrent l’année suivante à s’embarquer une seconde fois, on attribue sa décision à l’infructueuse recherche d’une situation à terre. Cette fois encore, il ne choisit pas la mer; les circonstances l’y forcèrent.

Le seul choix qui lui fut laissé fut celui de l’Acushnet , un baleinier, le plus déshérité des vaisseaux. Peut-être subit-il l’influence de ceux qui, dans sa famille, avaient déjà servi sur des baleiniers, Léonard Gansevoort, Thomas Melville? Peut-être sa curiosité fut-elle stimulée par le récit de Reynolds concernant Mocha Dick, le cachalot blanc, ou par l’Histoire naturelle du Cachalot de Thomas Beale. Ces œuvres, parues en 1839, avaient reçu les commentaires élogieux de la presse. On sait qu’il lut en 1840, peu de temps avant de s’embarquer, Deux Ans au gaillard d’avant de Dana. Il conçut pour ce récit la plus vive admiration.

En janvier 1841, il part de Fairhaven sur l’Acushnet. Il y retrouve la promiscuité, la sévère discipline et, surtout, il éprouve l’insupportable perspective de continuer l’expédition des années durant, jusqu’à ce que les cales soient pleines d’huile de baleine. Dans cet état d’esprit, il déserte aux Marquises, en rade de Taiohae, en 1842, et commence là une véritable carrière d’aventurier. Son périple polynésien se déroule à terre. Il passe plusieurs semaines captif d’une tribu indigène et parvient à s’échapper. Le hasard le fait de nouveau s’embarquer sur un baleinier de Sydney qui cherche à compléter son équipage. Là encore, il est poussé par la nécessité: la mer ne l’attire pas. Le navire a nom Lucy Ann ; la vie y est intolérable. À Tahiti, les matelots se mutinent, sont arrêtés et jetés en prison. Melville fait ainsi connaissance avec la «calabouze». Libéré quelque temps après, il s’installe à Imeeo, en compagnie d’un ami, complice de ses incartades, le docteur Long Ghost qu’il décrira dans Omoo. Il travaille mollement chez un planteur, parcourt l’île et, en janvier 1843, il part sur un troisième baleinier qui cingle vers les Hawaii. Il reprend sa liberté à Lahaina et s’établit à Honolulu, où il séjourne quatre mois, commis chez un commerçant britannique. On note la difficulté qu’il éprouve à se fixer en un lieu; il va d’un port à l’autre, comme les navires de ses romans. Mais l’aventure polynésienne touche à sa fin. Moins, semble-t-il, par désir de courses nouvelles que parce que la Polynésie a cessé de l’intéresser, Melville s’engage en août 1843 comme gabier à bord de la frégate de guerre United States qui, en octobre 1844, le ramène à Boston.

La vie errante est pour lui terminée. De 1841 à 1844, la connaissance du monde et des hommes qu’il a commencé à acquérir sur le St. Lawrence et en Angleterre a mûri; elle s’est nourrie de l’expérience des conditions de vie à bord de quatre navires, du contact avec leurs commandants et leurs équipages, aussi divers par leur race que par leur comportement, de la chasse à la baleine qui développe le courage mais aussi la soif du gain, de deux désertions, d’une mutinerie et de ses conséquences, de la rencontre de peuplades inconnues, des problèmes posés par la présence de l’homme blanc sous les tropiques, des relations avec les maisons de commerce, de paysages extraordinaires, de la découverte d’îles et de ports aux noms romanesques.

Âgé de vingt-cinq ans, Melville est riche de quatre expériences: un entourage familial puritain; des échecs successifs, affectifs et matériels; quatre gaillards d’avant où lui ont paru prédominer le mal et la laideur; de lointains voyages que la distance dans le temps et l’espace vont charger d’une signification symbolique de plus en plus profonde.

L’aventure littéraire

On est frappé par la cadence à laquelle il publie ses premiers romans. Il en écrit six en six ans: en 1846, Typee , relatant sa désertion aux Marquises et sa vie parmi les cannibales chez lesquels il s’est réfugié par erreur; en 1847, Omoo , récit de ses vagabondages depuis le jour où il s’échappe des Marquises jusqu’à celui où il s’embarque sur le vaisseau de ligne qui le ramène à Boston; en 1849, Mardi , odyssée dans une Polynésie allégorique; la même année, Redburn , consacré à la vie d’un jeune matelot sur un navire marchand affecté au trafic New York-Liverpool; en 1850, White-Jacket , inspiré par son séjour sur la frégate United States ; en 1851, Moby Dick , où un baleinier-microcosme est lancé sur les routes océanes à la poursuite d’un cachalot métaphysique.

Ces années, fécondes dans la carrière du romancier et matériellement fructueuses, ont été marquées, dans sa vie privée, par son mariage en 1847 et son installation à New York; par la naissance de son premier enfant en 1849 (il en aura quatre) et un voyage d’affaires à Londres; par la rencontre en 1850 de Nathaniel Hawthorne qu’il ne cessa jamais d’admirer; par l’achat en 1851 d’une ferme dans les Berkshires.

Moby Dick (1851) est son ouvrage le plus connu aujourd’hui, mais sa production ne s’arrête pas là. En 1852 paraît Pierre or the Ambiguities : après avoir cherché à sonder les gouffres de l’océan, Melville essaie maintenant de fouiller les abîmes de la conscience. En 1853, il envoie sa première nouvelle, Bartleby , au Putnam’s Monthly Magazine auquel il collabore, puis, en 1854, The Encantadas et Israel Potter. Ce dernier récit est publié en 1855; il met en scène Paul Jones, déjà célébré par Fenimore Cooper dans The Pilot. Avec Israel Potter , Melville retourne, en partie du moins, à son décor favori: le pont du navire, que l’on reverra dans Benito Cereno , paru en 1855 dans le Putnam’s , les Piazza Tales (1856) et The Confidence Man (1857). En 1856 et 1857, il fait des tournées de conférences, écrit des poèmes. En 1861, il entreprend sans succès des démarches pour obtenir un consulat, vend sa ferme en 1862, s’installe à New York, devient en 1866 inspecteur des douanes, publie des poèmes (Battle-Pieces and Aspects of the War ) et, en 1875, Clarel. Depuis Moby Dick , le public le boude. Il quitte la douane en 1885. En 1888, il publie de nouveaux poèmes, John Marr and Other Sailors . L’année de sa mort, à New York, il achève Billy Budd , autre récit maritime, qui ne sera publié qu’en 1924.

Le moi profond de Melville

Les romans de Melville sont sa biographie spirituelle.

Orphelin de père, élevé par une mère peu démonstrative dans son affection et puritaine dans son comportement, passant d’un foyer à l’autre, il ressemble à certains égards à Pierre, adolescent en quête du père susceptible d’empêcher un monde hostile de le détruire; il est un peu l’enfant perdu, errant symboliquement dans la forêt où le loup est tapi. De l’image de la forêt, on passe facilement à celle de la mer, de sorte que le jeune matelot de Typee , ballotté par les vagues du Pacifique, est la transposition de l’enfant Herman Melville abandonné dans les bois. La mer n’est pas moins inquiétante pour lui que la futaie du Petit Chaperon rouge: elle recèle des souffrances et des dangers qui sont autant de menaces de mort et de déception ultime au terme du voyage; alors qu’est enfin satisfait le désir passionné de revoir la terre ferme, de faire taire l’angoisse, le navire aborde au cœur même d’un univers de destruction: le paradis cannibale. Au milieu des Taïpis débonnaires et dans les bras de Fayaway, le héros vit en proie à la terreur d’être mangé, c’est-à-dire détruit. L’apparence édénique des vallées polynésiennes dissimule un séjour infernal. Le terrien dont l’horizon est limité peut croire en l’existence d’îles heureuses, royaumes de l’innocence; Melville-Omoo ne le peut pas, car l’océan a élargi le champ de sa vision. Les mers du Sud lui enseignent qu’il est vain d’espérer retrouver le paradis perdu. C’est pourquoi il faut accepter la condition humaine, s’enfuir des Marquises, comme le héros de Typee et Omoo , et rembarquer sur le baleinier, malgré tout ce qu’on y endure. Il faut repartir, refuser la léthargie spirituelle des primitifs, opter pour l’inquiétude, pour la remise en cause permanente, pour l’interrogation. Dans ces conditions, le héros melvillien reprend son périple: Nukahiva, Tahiti, Imeeo sont des îles, des épisodes jalonnant son pèlerinage spirituel, des étapes de sa pensée. Son expérience peu à peu s’élargit; elle le conduit vers l’archipel de Mardi car la mer, puissant véhicule, immense champ de possibilités, stimule la spéculation des philosophes lancés à la poursuite des monstres mythiques. Sa réflexion ne s’attarde plus le long des rivages polynésiens: elle transcende désormais le domaine de la réalité tangible pour atteindre une réalité qui n’est pas de ce monde. Provisoirement affranchi de la matière, il lui arrive de capter la vision d’un monde où tout se fond en un universel amalgame. Pour lui, la mer est le puissant catalyseur qui rend l’esprit réceptif aux manifestations surnaturelles. Lorsqu’il les perçoit, il est, comme le héros de Mardi risquant l’exploit insensé d’une désertion en pleine mer, prêt à braver n’importe quel danger, y compris celui de se perdre, pour parvenir à l’univers supranaturel, paradis jadis perdu que les marins visionnaires de son espèce entrevoient du sommet du grand mât. Son odyssée ne sera pas ordinaire: elle le mènera «là-bas», vers l’ouest métaphysique, gouffre d’ombre, aimant gigantesque vers lequel se précipitent irrésistiblement les hommes, les animaux, les couchers de soleil, étape suprême qui conduit à l’anéantissement. Melville, chrétien conformiste, le sait; si le paradis peut être retrouvé, l’innocence préoriginelle regagnée, si la seule réponse qui lui importe peut un jour jaillir, ce ne sera que dans la mort. Mais, si l’on arrive au but, aucun tribut n’est trop élevée. Il faut alors plonger au cœur même du néant pour, peut-être, découvrir le remède à l’angoisse, oser l’abîme.

Hélas! C’est se croire «le timonier de son propre destin», c’est commettre «le crime d’entre les crimes», c’est, en somme, par un acte d’orgueil insensé, refuser Dieu, ou prétendre l’égaler. Le héros de Mardi sera donc puni: jamais il n’atteindra le terme du voyage. La pensée de Melville est à un tournant capital: il doit faire le point. Jusque-là, le bilan est négatif: les marins de Typee et d’Omoo ne sont pas parvenus à calmer leur inquiétude, la confusion subsiste en eux; celui de Mardi ne verra jamais le port, aboutissement normal de tout voyage. Redburn, matelot de quinze ans, y parviendra, lui, car, réceptif, amené par les vicissitudes de l’existence à une évaluation assez précise de ses capacités et de ses limites, il saisit la signification de la leçon reçue au gaillard d’avant. Rompant avec un code de morale trop rigoureux et excessif pour convenir à un être dont la nature est avant tout sociale, il s’engage en l’humanité, accepte la condition commune, découvre les principes non d’une éthique abstraite mais d’un art de vivre: il devient modeste et social. Par son exemple Melville illustre la manière dont un individu doit se comporter au sein du groupe auquel il appartient: pour vivre en société, il faut savoir admettre ce qu’elle a d’incohérent, de difficile à comprendre, de foncièrement hypocrite, de mauvais, d’égoïste, de brutal, d’insincère, d’irréfléchi à la fois en sa totalité et en chacun de ceux qui la composent. Jusqu’alors, les héros de Melville avaient cherché l’absolu et le sublime. L’auteur sait à présent que personne ne peut se maintenir longtemps à de telles hauteurs, mais que, par contre, dans une société équilibrée (dont l’existence à bord fournit l’exemple), le sort de la communauté dépend du travail individuel; la grande règle de conduite doit être d’assumer ses responsabilités. L’adaptation à un ordre social est nécessaire.

À fréquenter le monde et y jouer son rôle, on apprend à le bien connaître, comme le héros de White-Jacket , rompu à la manœuvre, connaît son navire. Est-ce suffisant? Melville répond par la négative. Certes, il a maintenant dépassé le stade de la révolte juvénile, du repliement sur soi, des attendrissements inutiles. Mais où en est la connaissance de l’homme et de sa destinée? Redburn, perplexe, a rangé le vieux guide qui «sent la momie»: son expérience est encore incomplète; il rejette le passé sans le comprendre. Comme lui, le marin de White-Jacket compatit au sort cruel de tous les brimés. Lui aussi, devant la souffrance des autres, tressaille d’une fraternelle angoisse, mais il va plus loin que Redburn, son cadet; à mesure que sous ses yeux se déroule le spectacle de la vie humaine où, si souvent, le mal se manifeste, il s’achemine vers l’étape ultime de son évolution. Dans un effort suprême de lucidité, il admet la présence du mal chez les autres, sans doute, mais surtout en lui-même; il est prêt alors à recevoir le baptême qui le sauvera. Suspendu au sein de l’Océan où il est tombé, il transcende enfin l’humain, retourne à la source même de la vie, perçoit l’ordre cosmique et, en un geste symbolique, arrache la vareuse qui le singularise, se dépouille des derniers vestiges de son orgueil et de son égoïsme, oublie ses hantises, cesse de penser en termes de bien et de mal pour raisonner en termes universels; il s’intègre au cosmos et remet son destin entre les mains du «Grand Amiral» qui le conduira au port, but fixé à tous de toute éternité. Dans la croisière au-delà des séries intelligibles, la vie et la mort se confondent dans l’océan du Tout. L’intégration au plan de l’univers présuppose l’engagement en l’humanité que le héros de Mardi avait refusé, mais auquel Redburn avait souscrit. Le marin de White-Jacket aboutit à une prise de conscience supplémentaire: si l’homme est englobé dans la société et la communauté des races, il est aussi entraîné dans le vaste tourbillon cosmique. Mais il lui reste encore beaucoup à comprendre: il est «porteur d’ordres scellés». Qui en brisera les cachets?

Au terme du voyage, il a appris que «les pires de nos maux, nous nous les infligeons nous-mêmes dans notre aveuglement». L’Ismaël de Moby Dick est «de Dieu entendu». Il occupe, parmi les personnages melvilliens, une place de choix. C’est lui qui s’en ira narrer au peuple des fidèles comment périt Achab par sa propre faute, parce qu’en la baleine blanche il avait cristallisé son propre narcissisme et ses obsessions. Il faut se méfier de la méditation libérée du contrôle de la raison, car elle est incompatible avec la réalité de l’existence; elle empêche d’ouvrir l’œil et de veiller au grain. L’espoir de sonder l’insondable est stérilisant; c’est pourquoi, présume Melville, Ismaël s’enrôle lorsqu’il sent que l’exercice prolongé de la pensée l’a coupé de ses semblables. Ce n’est pas qu’il ne s’adonne point à la contemplation philosophique: il est dans sa nature de s’interroger. Mais il sait qu’un moment vient où, à force de réfléchir sur lui-même et de s’analyser, l’homme se coupe de la vie. Vivre consiste à pourchasser un objectif malaisé à atteindre, à bien déterminer la difficulté pour mieux la saisir: «Il faut bien voir les baleines avant de les tuer.» Vivre est, dans une tâche collective, prendre un bain d’humanité. C’est au gaillard d’avant que l’individu solitaire et ratiocinant s’intègre à la masse, seule force véritable (n’est-ce point elle qui conduit ses chefs?). Il est alors pour lui d’inoubliables instants de vie; il n’existe plus qu’en fonction de ce qui le pénètre du dehors. En pétrissant le blanc de baleine, Ismaël adhère à une communauté, à une camaraderie universelle, à une religion de l’humanité. Il se rafraîchit à plonger les mains dans le liquide lénifiant qui le libère de la colère, de l’impatience, de la malice. Désormais purifié, il est prêt pour l’ultime révélation: Dieu brisera devant lui les cachets des ordres scellés transportés à bord de la frégate de White-Jacket. C’est agrippé à une étrange bouée, le cercueil de Queequeg, son ami et son semblable, qu’Ismaël recevra la connaissance suprême: l’aboutissement de la vie n’est pas le néant; dans le déroulement du temps, un transfert se produit, un fusionnement s’opère entre la vie et la mort par l’intermédiaire de l’amour.

Источник: MELVILLE (H.)

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